Un conte de madame George Sand...(à la prochaine page je vous fais découvrir un autre auteur)...

Mais, là juste pour un moment encore dans son monde

 

 

 

 

La Fée aux gros yeux

George Sand
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Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière.

C'était la meilleure personne qui fût au monde, mais quelques animaux lui étaient antipathiques à ce point qu'elle entrait dans de véritables fureurs contre eux.

Si une chauve-souris pénétrait le soir dans l'appartement, elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes qui ne couraient pas sus à la pauvre bête.

Comme beaucoup de gens éprouvent de la répugnance pour les chauves-souris, on n'eût pas fait grande attention à la sienne, si elle ne se fût étendue à de charmants oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de cruelles bêtes.

Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait donné le surnom de fée aux gros yeux ; fée, parce qu'elle était très savante et très mystérieuse ; aux gros yeux, parce qu'elle avait d'énormes yeux clairs saillants et bombés, que la malicieuse Elsie comparait à des bouchons de carafe.
Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui était pour elle l'indulgence et la patience mêmes : seulement, elle s'amusait de ses bizarreries et surtout de sa prétention à voir mieux que les autres, bien qu'elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de la conscription.

Elle ne se doutait pas de la présence des objets, à moins qu'elle ne les touchât avec son nez, qui par malheur était des plus courts.
Un jour qu'elle avait donné du front dans une porte à demi ouverte, la mère d'Elsie lui avait dit :
- Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal ! Je vous assure, ma chère Barbara, que vous devriez porter des lunettes.


Barbara lui avait répondu avec vivacité :
- Des lunettes, moi ? Jamais ! je craindrais de me gâter la vue !
Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait pas devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur un ton de conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les trésors de sa vision.

Elle voyait les plus petits objets comme les autres avec les loupes les plus fortes ; ses yeux étaient deux lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des merveilles inappréciables aux autres.

Le fait est qu'elle comptait les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus déliés, là où Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne voyait absolument rien.
Longtemps on l'avait surnommée miss Frog (grenouille), et puis on l'appela miss Maybug (hanneton), parce qu'elle se cognait partout ; enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle était trop instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies merveilleuses qu'elle savait faire, disait :
- C'est une véritable fée !
Barbara ne semblait pas indifférente à ce compliment, et elle avait coutume de répondre :
- Qui sait ? Peut-être ! peut-être !
Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une pareille chose, et miss Barbara répéta d'un air malin :
- Peut-être, ma chère enfant, peut-être !
Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité d'Elsie ; elle ne croyait plus aux fées, car elle était déjà grandelette, elle avait bien douze ans.

Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il n'eût pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crût encore.
Le fait est que miss Barbara avait d'étranges habitudes.

Elle ne mangeait presque rien et ne dormait presque pas.

On n'était même pas bien certain qu'elle dormît, car on n'avait jamais vu son lit défait.

Elle disait qu'elle le refaisait elle-même chaque jour, de grand matin, en s'éveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit dressé à sa guise.

Le soir, aussitôt qu'Elsie quittait le salon en compagnie de sa bonne qui couchait auprès d'elle, miss Barbara se retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et demandé pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumière jusqu'au jour.

On prétendait même que, la nuit, elle se promenait avec une petite lanterne en parlant tout haut avec des êtres invisibles.
La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie éprouva un irrésistible désir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et de surprendre les mystères du pavillon.
Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit ?

Il fallait faire au moins deux cents pas à travers un massif de lilas que couvrait un grand cèdre, suivre sous ce double ombrage une allée étroite, sinueuse et toute noire !
- Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-là.
Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse.

Aussi ne s'y hasarda-t-elle pas.

Mais elle se risqua pourtant le lendemain à questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veillées.
- Je m'occupe, répondit tranquillement la fée aux gros yeux.

Ma journée entière vous est consacrée ; le soir m'appartient. Je l'emploie à travailler pour mon compte.
- Vous ne savez donc pas tout, que vous étudiez toujours ?
- Plus on étudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore.


- Mais qu'est-ce que vous étudiez donc tant ? Le latin ? le grec ?
- Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe.


- Quoi donc ? Vous ne voulez pas le dire ?
- Je regarde ce que moi seule je peux voir.


- Vous voyez quoi ?
- Permettez-moi de ne pas vous le dire ; vous voudriez le voir aussi, et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un chagrin pour vous.


- C'est donc bien beau, ce que vous voyez ?
- Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans vos rêves.


- Ma chère miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie !
- Non, mon enfant, jamais ! Cela ne dépend pas de moi.


- Eh bien, je le verrai ! s'écria Elsie dépitée. J'irai la nuit chez vous, et vous ne me mettrez pas dehors.


- Je ne crains pas votre visite, vous n'oseriez jamais venir !
- Il faut donc du courage pour assister à vos sabbats ?
- Il faut de la patience et vous en manquez absolument.


Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose.

Puis elle revint à la charge et tourmenta si bien la fée, que celle-ci promit de la conduire le soir à son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien ou ne comprendrait rien à ce qu'elle verrait.
Voir ! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle émotion pour une petite fille curieuse !

Elsie n'eut pas d'appétit à dîner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait les heures, les minutes.

Enfin, après les occupations de la soirée, elle obtint de sa mère la permission de se rendre au pavillon avec sa gouvernante.
A peine étaient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre dont miss Barbara parut fort émue.

C'était pourtant un homme d'apparence très inoffensive que M. Bat, le précepteur des frères d'Elsie.

Il n'était pas beau ; maigre, très brun, les oreilles et le nez pointus, et toujours vêtu de noir de la tête aux pieds, avec des habits à longues basques, très pointues aussi.

Il était timide, craintif même ; hors de ses leçons, il disparaissait comme s'il eût éprouvé le besoin de se cacher.

Il ne parlait jamais à table, et le soir, en attendant l'heure de présider au coucher de ses élèves, il se promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal à personne, mais paraissait être l'indice d'une tête sans réflexion livrée à une oisiveté stupide.

Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi.

Elle avait M. Bat en horreur, d'abord à cause de son nom qui signifie chauve-souris en anglais.

Elle prétendait que, quand on a le malheur de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en attribuer un autre en pays étranger.

Et puis elle avait toute sorte de préventions contre lui, elle lui en voulait d'être de bon appétit, elle le croyait vorace et cruel.

Elle assurait que ses bizarres promenades en rond dénotaient les plus funestes inclinations et cachaient les plus sinistres desseins.
Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna.

Elsie sentit trembler son bras auquel le sien s'était accroché.

Qu'y avait-il de surprenant à ce que M. Bat, qui aimait le grand air, fût dehors jusqu'au moment de la retraite de ses élèves, qui se couchaient plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois ?

Miss Barbara n'en fut pas moins scandalisée, et, en passant près de lui, elle ne put se retenir de lui dire d'un ton sec :
- Est-ce que vous comptez rester là toute la nuit ?


M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir ; mais, craignant d'être impoli, il s'efforça pour répondre et répondit sous forme de question :
- Est-ce que ma présence gêne quelqu'un, et désire-t-on que je rentre ?


- Je n'ai pas d'ordres à vous donner, reprit Barbara avec aigreur, mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec la famille.


- Je suis mal au parloir, répondit modestement le précepteur, mes pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive clarté des lampes.


- Ah ! vos yeux craignent la lumière ? J'en étais sûr ! Il vous faut tout au plus le crépuscule ? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute la nuit ?


- Naturellement ! répondit le précepteur en s'efforçant de rire pour paraître aimable : ne suis-je pas une bat ?


- Il n'y a pas de quoi se vanter ! s'écria Barbara en frémissant de colère.


Et elle entraîna Elsie, interdite, dans l'ombre épaisse de la petite allée.


- Ses yeux, ses pauvres yeux ! répétait Barbara en haussant convulsivement les épaules ; attends que je te plaigne, animal féroce !


- Vous êtes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumières.


- Sans doute, sans doute ! Mais comme il prend sa revanche dans l'obscurité ! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte.


Elsi ne comprit pas ces épithètes, qu'elle crut déshonorantes et dont elle n'osa pas demander l'explication.

Elle était encore dans l'ombre de l'allée qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon blanchi par un clair regard de la lune à son lever, lorsqu'elle recula en forçant miss Barbara à reculer aussi.


- Qu'y a-t-il ? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout.


- Il y a... il n'y a rien, répondit Elsie embarrassée.

Je voyais un homme noir devant nous, et, à présent, je distingue M. Bat qui passe devant la porte du pavillon.

C'est lui qui se promène dans votre parterrre.
- Ah ! s'écria miss Barbara indignée, je devais m'y attendre. Il me poursuit, il m'épie, il prétend dévaster mon ciel ! Mais ne craignez rien, chère Elsie, je vais le traiter comme il le mérite.
Elle s'élança en avant.
- Ah ! çà ! monsieur, dit-elle en s'adressant à un gros arbre sur lequel la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la persécution dont vous m'obsédez ?


Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en l'entraînant vers la porte du pavillon et en lui disant :
- Chère miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler à M. Bat et vous parlez à votre ombre.

M. Bat est déjà loin, je ne le vois plus et je ne pense pas qu'il ait eu l'idée de nous suivre.
- Je pense le contraire, moi, répondit la gouvernante.

Comment vous expliquez-vous qu'il soit arrivé ici avant nous, puisque nous l'avions laissé derrière et ne l'avons ni vu ni entendu passer à nos côtés ?
- Il aura marché à travers les plates-bandes, reprit Elsie ; c'est le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le jardinier ne me regarde pas.
- Non, non ! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les arbres.

Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tête ! Je parie qu'il rôde devant mes fenêtres !
Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant, elle vit l'ombre mouvante d'une énorme chauve-souris passer et repasser sur les murs du pavillon.

Elle n'en voulut rien dire à miss Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction de sa curiosité.

Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il n'y avait ni chauve-souris ni précepteur pour les épier.
- D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du rez-de-chaussée, si vous êtes inquiète, nous pourrons fort bien fermer la fenêtre et les rideaux.
- Voilà qui est impossible ! répondit Barbara.

Je donne un bal et c'est par la fenêtre que mes invités doivent se présenter chez moi.
- Un bal ! s'écria Elsie stupéfaite, un bal dans ce petit appartement ? des invités qui doivent entrer par la fenêtre ?

Vous vous moquez de moi, miss Barbara.
- Je dis un bal, un grand bal, répondit Barbara en allumant une lampe qu'elle posa sur le bord de la fenêtre ; des toilettes magnifiques, un luxe inouï !
- Si cela est, dit Elsie ébranlée par l'assurance de sa gouvernante, je ne puis rester ici dans le pauvre costume où je suis.

Vous eussiez dû m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles.
- Oh ! ma chère, répondit Barbara en plaçant une corbeille de fleurs à côté de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries, vous ne feriez pas le moindre effet à côté de mes invités.
Elsie un peu mortifiée garda le silence et attendit. Miss Barbara mit de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant :
- Je prépare les rafraîchissements.
Puis, tout à coup, elle s'écria :
- En voici un ! c'est la princesse nepticula marginicollella avec sa tunique de velours noir traversée d'une large bande d'or.

Sa robe est en dentelle noire avec une longue frange. Présentons-lui une feuille d'orme, c'est le palais de ses ancêtres où elle a vu le jour.

Attendez ! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine germaine, la belle malella, dont la robe noire a des lames d'argent et dont la jupe frangée est d'un blanc nacré.

Donnez-moi du genêt en fleurs, pour réjouir les yeux de ma chère cemiostoma spartifoliella, qui approche avec sa toilette blanche à ornements noir et or.

Voici des roses pour vous, marquise nepticula centifoliella.

Regardez, chère Elsie ! admirez cette tunique grenat brodée d'argent.

Et ces deux illustres lavernides : linneella, qui porte sur sa robe une écharpe orange brodée d'or, tandis que schranckella a l'écharpe orange lamée d'argent.

Quel goût, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes adoucies par le velouté des étoffes, la transparence des franges soyeuses et l'heureuse répartition des quantités !

L'adélide pazerella est toute en drap d'or bordé de noir, sa jupe est lilas à frange d'or.

Enfin, la pyrale rosella, que voici et qui est une des plus simples, a la robe de dessous d'un rose vif teintée de blanc sur les bords.

Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun clair !

Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être un peu grande ; mais voici venir une troupe de véritables mignonnes exquises.

Ce sont des tinéines vêtues de brun et semées de diamants, d'autres blanches avec des perles sur de la gaze. Dispunctella a dix gouttes d'or sur sa robe d'argent.

Voici de très grands personnages d'une taille relativement imposante : c'est la famille des adélides avec leurs antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vêtement d'or à reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus beaux colibris.

Et, à présent, voyez ! voyez la foule qui se presse ! il en viendra encore, et toujours ! et vous, vous ne saurez laquelle de ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et le goût exquis de sa toilette.

Les moindres détails du corsage, des antennes et des pattes sont d'une délicatesse inouïe et je ne pense pas que vous ayez jamais vu nulle part de créatures aussi parfaites.

A présent, remarquez la grâce de leurs mouvements, la folle et charmante précipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un langage, la gentillesse de leurs attitudes.

N'est-ce pas, Elsie, que c'est là une fête inénarrable, et que toutes les autres créatures sont laides, monstrueuses et méchantes en comparaison de celles-ci ?
- Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, répondit Elsie désappointée, mais la vérité est que je ne vois rien ou presque rien de ce que vous me décrivez avec tant d'enthousiasme.

J'aperçois bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits papillons microscopiques, mais je distingue à peine des points brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans votre imagination les splendeurs dont il vous plaît de les revêtir.
- Elle ne voit pas ! elle ne distingue pas ! s'écria douloureusement la fée aux gros yeux.

Pauvre petite ! j'en étais sûre ! Je vous l'avais bien dit, que votre infirmité vous priverait des joies que je savoure ! Heureusement, j'ai su compatir à la débilité de vos organes ; voici un instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunté pour vous à vos parents.

Prenez et regardez.
Elle offrait à Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie eut quelque peine à se servir.

Enfin, elle réussit, après une certaine fatigue, à distinguer la réelle et surprenante beauté d'un de ces petits êtres ; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait pas trompée : l'or, la pourpre, l'améthyste, le grenat, l'orange, les perles et les roses se condensaient en ornements symétriques sur les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages.

Elsie demandait naïvement pourquoi tant de richesse et de beauté étaient prodiguées à des êtres qui vivent tout au plus quelques jours et qui volent la nuit, à peinne saisissables, au regard de l'homme.
- Ah ! voilà ! répondit en riant la fée aux gros yeux.

Toujours la même question !

Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi, c'est-à-dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'idée saine des lois de l'univers.

Elles croient que tout a été créé pour l'homme et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas exister.

Mais moi, la fée aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais que ce qui est simplement beau et aussi important que ce que l'homme utilise, et je me réjouis quand je contemple des choses ou des êtres merveilleux dont personne ne songe à tirer parti.

Mes chers petits papillons sont répandus par milliers de milliards sur la terre, ils vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a encore eu l'idée de les tourmenter.
- Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris !
- Les chauves-souris ! Ah ! vous m'y faites songer !

La lumière qui attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler, attire aussi ces horribles bêtes qui rôdent des nuits entières, la gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent.

Allons, le bal est fini, éteignons cette lampe.

Je vais allumer ma lanterne, car la lune est couchée, et je vais vous reconduire au château.
Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon :
- Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez été déçue dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites fées de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs.

Avec la loupe, on ne voit qu'un objet à la fois, et, quand cet objet est un être vivant, on ne le voit qu'au repos.

Moi, je vois tout mon cher petit monde à la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses fantaisies. Je vous en ai montré fort peu aujourd'hui.

La soirée était trop fraîche et le vent ne donnait pas du bon côté.

C'est dans les nuits d'orage que j'en vois des milliers se réfugier chez moi, ou que je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs.

Je vous en ai nommé quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui, selon la saison, éclosent à une courte existence d'ivresse, de parure et de fêtes.

On ne les connaît pas tous, bien que certaines personnes savantes et patientes les étudient avec soin et que l'on ait publié de gros livres où ils sont admirablement représentés avec un fort grossissement pour les yeux faibles ; mais ces livres ne suffisent pas, et chaque personne bien douée et bien intentionnée peut grossir le catalogue acquis à la science par des découvertes et des observations nouvelles.

Pour ma part, j'en ai trouvé un grand nombre qui n'ont encore ni leurs noms ni leurs portraits publiés, et je m'ingénie à réparer à leur profit l'ingratitude ou le dédain de la science.

Il est vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront les observer.
- Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montrés ? dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrêtée sur le perron, s'était appuyée sur la rampe.
Elsie avait veillé plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil commençait à la gagner.
- Il y a des êtres infiniments petits, dont on ne devrait pas parler sans respect, répliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention à la fatigue de son élève.

Il y en a qui échappent au regard de l'homme et aux plus forts grossissements des instruments.

Du moins, je le présume et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en peuvent voir.

Qui peut dire à quelles dimensions, apparentes pour nous, s'arrête la vie universelle ? Qui nous prouve que les puces n'ont pas des puces, lesquelles nourrissent à leur tour des puces qui en nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'à l'infini ? Quant aux papillons, puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus petits dont les savants ne soupçonnent jamais l'existence.


Miss Barbara en état là de sa démonstration, sans se douter qu'Elsie, qui s'était laissée glisser sur les marches du perron, dormait de tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu souleva brusquement la petite lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les genoux d'Elsie réveillée en sursaut.


- Une chauve-souris ; une chauve-souris ! s'écria Barbara éperdue en cherchant à ramasser la lanterne éteinte et brisée.
Elsie s'était vivement levée sans savoir où elle était.
- Là ! là ! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bête est tombée aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous !
Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si un choc léger les étourdit, elles ont de bonnes petites dents pour mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant :
- Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien !
- Tuez-la, étouffez-la, Elsie ! Serrez bien fort, étouffez ce mauvais génie, cet affreux précepteur qui me persécute !
Elsie ne comprenait plus rien à la folie de sa gouvernante ; elle n'aimait pas à tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu qu'elles détruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles.

Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire échapper le pauvre animal ; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant M. Bat s'échapper du mouchoir et s'élancer sur miss Barbara, comme s'il eût voulu la dévorer !
Elsie s'enfuie à travers les plates-bandes, en proie à une terreur invincible.

Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours à son infortunée gouvernante.

Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris volait en rond autour du pavillon.
- Mon Dieu ! s'écria Elsie désespérée, cette bête cruelle a avalé ma pauvre fée ! Ah ! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauvé la vie !
La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie.
- Ma chère enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de sauver la vie à de pauvres persécutés.

Ne vous repentez pas d'une bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal.

En l'entendant crier, j'étais accouru, vous croyant l'une et l'autre menacées de quelque danger sérieux.

Votre gouvernante s'est réfugiée et barricadée chez elle en m'accablant d'injures que je ne mérite pas.

Puisqu'elle vous abandonne à ce qu'elle regarde comme un grand péril, voulez-vous me permettre de vous reconduire à votre bonne, et n'aurez-vous point peur de moi ?
- Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, répondit Elsie, vous n'êtes point méchant, mais vous êtes fort singulier.
- Singulier, moi ? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularité quelconque ?
- Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout à l'heure, monsieur Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup, car, si j'avais écouté miss Barbara, c'était fait de vous !
- Chère miss Elsie, répondit le précepteur en riant, je comprends maintenant ce qui s'est passé et je vous bénis de m'avoir soustrait à la haine de cette pauvre fée, qui n'est pas méchante non plus, mais qui est bien plus singulière que moi !
Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M. Bat eût le pouvoir de devenir homme ou bête à volonté.

A déjeuner, elle remarqua qu'il avalait avec délices des tranches de boeuf saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du thé.

Elle en conclut que le précepteur n'était pas homme à se régaler de micros, et que la gouvernante suivait un régime propre à entretenir ses vapeurs.

 

FIN

 

 

 

 

“J’ai un but, une tâche, disons le mot, une passion.

Le métier d’écrire en est une violente et presque indestructible. ”


George Sand à Jules Boucoiran, 4 mars 1831, Correspondance, t. I, p.817

 

 

 

 

“ La vie est une longue blessure qui s’endort rarement et ne se guérit jamais ”

George Sand

 

Sa vie...

De sa naissance à sa mort.

 

Le 12 messidor an XII de la République, (1er juillet 1804), naît à Paris Amantine, Aurore, Lucile Dupin,

fille de Maurice Dupin officier impérial et de Sophie Delaborde fille d'un oiselier parisien.

Qui aurait pu se douter du destin tout à fait hors du commun de cette lointaine descendante d'un roi de Pologne.

Depuis des générations, la mémoire de George Sand était embaumée dans l'expression convenue de " la bonne dame de Nohant ", elle qui a été si irrespectueuses des convenances. Il est grand temps de mettre fin à ces clichés.

George Sand a eu toutes les audaces, publiques et privées : celle de s'habiller en garçon et de fumer le cigare, celle de dénoncer l'aliénation du mariage et d'affirmer les droits de l'amour passion, celle de croire au génie du peuple et d'écrire selon son cœur. Sa devise était " Liberté, Egalité, Solidarité ". Elle s'est battue contre l'obscurantisme des églises et le mépris des nantis. Elle a été obstinément fidèle à ses amis et à l'idéal d'une République apaisée, contre l'oppression des dictatures et la violence sanglante des révolutions. Elle a prêté sa voix aux humbles, aux malheureux, à tous ceux qui n'avaient jamais eu la parole devant l'histoire : un combat, qui assurément, est loin d'être terminé.

Elle a cru à la souveraineté de l'art, à la profondeur des traditions populaires, à la mission de la littérature, en inventant une image moderne de l'écriture engagée. Elle a adoré la nature et détesté le culte du profit,. Elle fut l'une des toutes premières à dénoncer la soumission abusive des femmes et à combattre pour faire reconnaître leur citoyenneté.

En croisant toutes ces audaces, et par la force tranquille du travail, George Sand a édifié une œuvre colossale dont il nous revient aujourd'hui de découvrir l'actualité. Femme de son temps, elle à représenté pour le monde entier une figure flamboyante de la France, avec une intensité et une évidence qu'elle n'a partagée qu'avec Victor Hugo.

Voici donc George Sand, femme de son temps…

 

George Sand est née d'une double filiation :

Son père Maurice Dupin, est le descendant d'une famille riche.

Sa mère Sophie Victoire Delaborde, est la fille d'un marchand d'oiseaux des quais de Paris.
La grand-mère paternelle de George Sand était la fille naturelle du Maréchal de Saxe, qui lui- même était le bâtard du roi de Pologne.
En 1777, elle épouse en seconde noce Louis Claude Dupin dit de Francueil de 32 ans son aîné ; ils auront un fils unique, Maurice, futur père de George Sand.

Madame Dupin de Francueil, devenue veuve vit dans son hôtel particulier à Paris, en 1793 afin de s'éloigner de la terreur, elle achète le domaine de Nohant, son fils Maurice est alors âgé de 15 ans.

Trois ans plus tard, Maurice s'engage dans les chasseurs à cheval, laissant à Nohant un fils naturel (Hippolyte Chatiron). En 1800 lors de la campagne d'Italie à Marengo il rencontre Sophie Victoire Delaborde, elle est la maîtresse d'un officier, il en devient éperdument amoureux, ils deviennent amants. En 1804 elle est enceinte, ils se marient en secret, trois semaines plus tard, le 1er juillet, naît à Paris, Amantine, Lucile, Aurore Dupin, future George Sand.
Lorsque madame Dupin de Francueil apprend le mariage de son fils unique avec une aventurière, elle fait tout pour le faire annuler, mais n'y parviendra pas. Elle est contrainte d'accepter cette mésalliance.

Quatre ans plus tard, Maurice Dupin est en Espagne, il est devenu aide de camp du général Murat. Son épouse Sophie, ainsi que la petite Aurore, le rejoignent, les choses se gâtent pour la France, Maurice et sa petite famille reviennent en France, le voyage est épouvantable, ils arrivent à Nohant en juillet 1808, malades et très fatigués.

Madame Dupin les accueille….Quelques jours plus tard, c'est le drame, un drame qui n'est pas sans conséquences dans la destiné d'Aurore, en effet son père, Maurice Dupin se tue à Nohant d'une chute de cheval.

Madame Dupin perd son fils unique, Sophie est veuve et Aurore est orpheline à l'âge de 4 ans. La mère et la grand-mère ne se comprendront jamais, elles finiront même par se haïr. Commence alors un combat pour l'avenir d'Aurore, le chantage affectif a raison de la pauvreté de Sophie. L'héritière restera chez sa grand-mère, tantôt à Nohant, tantôt à Paris. L'enfant, devenue comme elle le dira " pomme de discorde ", est tiraillée, à guetter les instants de présence de sa mère.

A 6ans

 

Elle est élevée à Nohant selon des principes très rigoureux que lui inculque son précepteur (François Deschartres), qui avait été également le précepteur de son père. Il lui donne une instruction soignée ; à 12 ans elle lit Le Tasse et Homère, et manifeste de réelles dispositions pour la musique et en particulier pour le piano.

C'est en compagnie de ce précepteur, qui est également un peu médecin et un peu vétérinaire, qu'elle découvre cette campagne berrichonne.
Cette campagne profonde qui va la marquer et qui lui inspirera de nombreux romans.
Elle préfère d'ailleurs la base d'une éducation populaire à l'éducation transmise par son précepteur.
Elle se forme au contact de la nature et des petits paysans de la Vallée noire.
Ce qui, très vite effraie sa grand-mère, qui fait venir sa petite fille et lui déclare :

" Ma fille ….votre teint se noirci, vos mains sont gercées, vos pieds vont se déformer dans les sabots. Votre cerveau se déforme et se dégingande comme votre personne…vous n'avez point de tenue, point de grâce, point d'à-propos , vous avez besoin de maîtres d'agrément, et je ne puis vous en procurer ici. J'ai donc résolu de vous mettre au couvent "

En fait, Aurore est très heureuse de cette décision, elle s'imagine qu'elle va pouvoir retrouver sa mère à Paris…ce sera une grande déception, elle entre au couvent des Augustines anglaises en 1818 (un établissement réservé aux jeunes filles de la noblesse), elle a 13 ans et demi. Elle se rebelle, elle est classée dans le camp des diables, néanmoins elle reçoit une solide éducation, elle parle anglais, un peu italien, se perfectionne en musique, mais traverse aussi une crise mystique, elle désire prendre le voile, la sagesse de ses supérieures l'en dissuade.
Sa grand-mère effrayée par cette crise de dévotion la retire de ce couvent en 1820, elle y aura passé un peu plus de deux années. Aurore retrouve ainsi Nohant, mais aussi l'ennui près d'une grand-mère vieillissante et malade, pour briser cet ennui Aurore lit beaucoup et notamment se nourrit des philosophes du 18 eme, dont Voltaire et Rousseau.
L'année suivante, Madame Dupin de Francueil décède, Aurore est l'unique héritière de sa grand-mère qui lui lègue Nohant et ses terres (environ 250 hect) , un hôtel particulier à Paris et des rentes tout cela n'était que les miettes de la fortune des Dupin qui avait été considérable. Aurore se retrouve riche, mais mineure, avant de disparaître Madame Dupin de Francueil avait désigné son cousin, René de Villeneuve propriétaire du château de Chenonceau, tuteur d'Aurore. A l'ouverture du testament à Nohant, Sophie-Victoire découvre que sa fille est l'unique héritière, elle entre alors dans une grande colère et exige que sa fille lui soit confiée.
Aurore tombe sous la tutelle de sa mère, dont l'aigreur et l'agressivité éclatent contre tout ce qui est Dupin, famille, noblesse. Sophie ramène sa fille à Paris, et lui fait mener une vie infernale, elle lui prend ses livres et la menace du couvent.

Afin d'échapper à cette mère démoniaque, Aurore se réfugie chez des amis, les Rottiers au Plessis Picard en région parisienne, c'est là qu'elle rencontre son futur mari. le mariage aura lieu le 22 septembre 1822, elle épouse François Dudevant dit Casimir, fils d'un baron d'empire, elle a 18 ans il en a 27 . Ils auront deux enfants, Maurice et Solange.

Le ménage vit à Nohant , sans désagrément, mais de façon progressivement différente selon leurs goûts et tempéraments : Casimir passe de longues journées à la chasse, fréquente les cabarets, sa jeune femme lit, s'occupe de son fils, fait de la musique, essaie d'être une bonne épouse, mais rapidement s'ennuie. Très vite Aurore entrera même dans une lente dépression.

" Dans les commencements de mon mariage, j'avais la volonté de complaire à mon mari et d'être la femme de ménage qu'il souhaitait que je fusse. Les soins domestiques ne m'ont jamais ennuyée et je ne suis pas de ces esprits sublimes qui ne peuvent descendre de leurs nuages. Je vis beaucoup dans les nuages, certainement, et c'est une raison de plus pour que j'éprouve le besoin de me retrouver souvent sur la terre "

Trois années s'écoulent, et déjà de gros nuages sombres planent au dessus du couple Dudevant. Afin de tenter de sauver leur couple, ils décident de partir pour les Pyrénées à Cauterets. Casimir assouvit toujours sa passion pour la chasse, Aurore fait la connaissance d'un jeune magistrat Bordelais : Aurélien de Sèze, avec lequel elle échangera une importante correspondance, mais cette relation restera platonique.

Les années 1826-1830, furent plutôt moins pénibles. Fixée sur la médiocrité de Casimir, Aurore songe désormais à vivre par et pour elle-même. A mesure que le désordre s'installe à Nohant, Aurore ne rêve que de liberté et d'indépendance pour elle et pour ses enfants.

La jeune femme retrouve ses amis d'adolescence ( Fleury, Duteil, Néraud, Duvernet avec qui elle alterne vie intellectuelle et promenades nocturnes, sciences naturelles et lectures commentées. Parmi cette jeunesse se trouve Stéphane Ajasson de Gransagne qui devient son premier amant, et qui selon toute vraisemblance est le père de Solange.

Les relations entre Aurore et son mari se dégradent considérablement, ils ont un seul point commun : la politique d'opposition à Charles X. Ils font désormais chambre à part.

Le 30 juillet 1830, tandis qu'on ne parle que des trois glorieuses et de la chute de Charles X , Aurore qui a 26 ans rencontre chez des amis, à quelques km de Nohant un jeune étudiant en droit de 19 ans : Jules Sandeau, (le petit Jules) Elle en fait rapidement son amant (en secret) et obtient de son mari l'autorisation de partager désormais son temps entre Nohant et Paris, où elle retrouve Jules Sandeau.
L'aube du romantisme s'est levée sur la vieille cité depuis un an à peine, entraînant dans son sillage une légion turbulente, frondeuse, impatiente de refaire le monde ….Une légion qui se nomme elle-même la jeune France, dont les chefs de file n'ont pas trente ans et s'appellent Victor Hugo, Théophile Gautier, Eugène Delacroix, ou Alfred de Musset.
Très rapidement Aurore se retrouve au centre de ce cénacle de jeunes intellectuels.
Pour subvenir à ses besoins, elle se fait engager au Figaro, dirigé par un compatriote berrichon Henri de Latouche.

C'est en compagnie de Jules Sandeau qu'elle écrit son premier roman (Rose et Blanche) qui sera signé, non pas Jules Sandeau ni Aurore Dudevant, mais J. Sand . Il est publié en 1831.

Voyant là l'occasion de conquérir une certaine liberté et aussi son indépendance financière, elle continue à écrire et l'année suivante Aurore publie ses deux premiers romans, (Indiana et Valentine) cette fois écrits de sa propre main et c'est de Latouche qui lui conseille (pour de basses raisons commerciales) de se trouver un vrai nom de plume avec de préférence un prénom masculin. Sans hésiter Aurore devient George, nous sommes en 1832 George Sand est née !
C'est le début d'une fabuleuse carrière, tout au long de sa vie George Sand publie une centaine de livres, elle écrit des milliers de lettres, des centaines d'articles dans des journaux d'oppositions, elle fonde elle-même plusieurs journaux républicains, des dizaines de pièces de théâtre.
Dès son premier roman la critique est élogieuse : un article d'Alfred de Musset le 14 juin, un de Gustave Planche, un de Sainte Beuve. Tous soulignent la portée sociale du texte et l'énergie de sa condamnation du mariage, Chateaubriand écrit à George Sand " Vous serez le Lord Byron de la France " Ce premier ouvrage est une véritable déclaration de guerre au code Napoléon.
François Buloz directeur de " La Revue des Deux Mondes " souhaite sa collaboration.
George Sand met sa plume au service du peuple et d'un certain engagement social, qui ne se démentira jamais, qui évoluera même vers un engagement politique.
George Sand a contribué d'une façon extraordinaire à faire évoluer les mœurs et les mentalités, elle n'a pas hésité à se compromettre et à provoquer la bourgeoisie, notamment en portant le pantalon, en fumant en public, ou pire encore à afficher au grand jour ses amours adultères, ce qui lui valut d'être mise à l'index et traitée de femme scandaleuse. George Sand a été une femme de son temps, mais résolument tournée vers l'avenir, avec une clairvoyance et une vision tout à fait hors du commun, son combat sera celui de voir élever la femme au rang de citoyenne à part entière, elle milite en faveur de l'égalité des sexes, de l'amour libre, de l'amour passion.
Elle écrit :
" Que la femme soit différente de l'homme, que le cœur et l'esprit aient un sexe, je n'en doute pas…Mais cette différence, essentielle pour l'harmonie des choses, doit-elle constituer une infériorité morale ? "
Elle savait pertinemment que toutes ses audaces, toutes ses prises de positions, ne serviraient pas forcément à la condition féminine de son temps mais auraient un impact dans l'avenir.

En 1833 George Sand publie Lélia et rencontre Marie Dorval qui lui donne l'amour du théâtre.

Dans l'écriture du roman Lélia, il y a, à la fois, la crise morale que traverse la toute nouvelle George Sand : dépression et pessimisme,et les échecs de son mariage, et de ses liaisons avec Jules Sandeau et Prosper Mérimée.
En juin elle fait la connaissance d'Alfred de Musset lors d'un dîner qui réunit les collaborateurs de " La Revue des Deux Mondes ".

le 25 juillet 1833 Alfred de Musset écrit :

" Mon cher George, j'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire… Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases. Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous. Je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. ".
Quelques semaines plus tard ils deviennent amants…

Ils décident alors de partir pour l'Italie, ils partent le 12 décembre, passent par Marseille, Gênes, Florence et arrivent à Venise le 1er janvier. Ils s'installent à l'hôtel Danielli, situé face au grand canal. George Sand souffre d'une dysenterie, Musset en profite pour se distraire dans les cabarets à filles de Venise, à son tour il tombe malade. Le docteur Pagello est appelé à son chevet, Sand en tombe amoureuse et avec lui s'engage une relation plus reposante. Tandis qu'elle écrit plusieurs textes (Le secrétaire intime, Léone Léoni, Jacques) , Musset se remet lentement, et rentre à Paris fin mars, il commence à écrire " La confession d'un enfant du siècle "
George Sand ne rentre en France que fin juillet en compagnie du docteur Pagello. Dans la capitale, elle retrouve Musset.

Plus tard, Pagello retournera en Italie. Musset est jaloux, les scènes se succèdent, alternées de passion délirante, ce qui épuise tout le monde, eux , et même leurs amis " Le véritable amour c'est quand le cœur, l'esprit et le corps se comprennent et s'embrassent " (lettre d'Alfred de Musset à George Sand 1834).
Lors d'un dîner chez la Comtesse Marie Dagoult , Musset présente à George Sand Franz Liszt .
La relation Sand Musset est agonisante, George rompt définitivement et part pour Nohant où elle se plonge dans le travail.

En 1835 elle entame une procédure à l'encontre de son mari, afin d'obtenir sa séparation de corps et de biens. Elle rencontre Michel de Bourges célèbre avocat républicain qui défend alors en compagnie de Garnier-Pagès, Ledru-Rollin et Barbès, les ouvriers accusés des révoltes de Lyon, elle devient la maîtresse de cet avocat , qui va avoir sur elle une énorme influence politique, il lui enseigne les doctrines de gauche. L'appartement de George devient un cénacle républicain, elle y reçoit Alphonse Fleury, Emmanuel Arago, Franz Liszt, qui amène l'abbé Lamenais dont il est le fervent disciple.

En 1836 elle gagne son procès, elle redevient une femme libre et retrouve enfin la jouissance de ses propres biens.

Après cette épreuve elle partira avec ses deux enfants en voyage à Chamonix, où elle retrouve Franz Liszt et Marie Dagoult, ce sera une semaine d'excursions, et de visites en Suisse.

De retour à Paris, ils s'installent à l'Hôtel de France, et fréquentent cette " Bohème de luxe " internationale que Liszt et Marie d'Agoult réunissent ; Meyerbeer, Lamenais, H Heine, Eugène Sue, Pierre Leroux, Charlotte Marliani, et c'est là aussi que George Sand rencontre pour la première fois ce génie, Frédéric Chopin.
Ce ne sera pas un coup de foudre, George Sand mettra 2 ans pour conquérir le cœur de Chopin.

En 1837 elle publie Les maîtres mosaïstes, Mauprat et ses Lettres à Marcie sur la liberté sociale.

George Sand ouvre sa maison de Nohant à ses amis, Franz Liszt et Marie d'Agoult arrivent en février, ils ne resteront qu'une semaine, mais promettent de revenir passer l'été, ils tiennent parole et s'installent à Nohant en mai, pour y rester 11 semaines.
Liszt n'est pas venu les mains vides, il a apporté des partitions de Schubert, de Berlioz et aussi de Beethoven, outre la détente et les longues promenades dans cette campagne Berrichonne, souvent Liszt, termine les soirées devant le Erard, que George a loué pour lui.

En octobre elle reçoit Pierre Leroux considéré comme l'inventeur du socialisme, il a été St Simonien, il devient son maître à penser. Ils vont collaborer dans la création de plusieurs journaux d'opposition. Au début 1838 Honoré de Balzac lui rend visite, il est en train de rédiger Béatrix (ou le trio Liszt, Marie d'Agoult, Sand sert de base à une fiction, d'ailleurs assez méchante).
Au cours de l'été 1838 à Paris, George Sand devient la maîtresse de Frédéric Chopin, c'est le début d'une aventure de neuf années qui commence.
En septembre 1838, elle écrit à Eugène Delacroix " je commence à croire qu'il y a des anges déguisés en homme, qui se font passer pour tels, et qui habitent la terre quelques temps pour consoler et pour attirer avec eux vers le ciel les pauvres âmes fatiguées et désolées prêtes à périr ici bas "
Afin de mettre cet amour tout neuf à l'abri des commérages, ils décident de partir en voyage, tout d'abord George Sand pense à l'Italie, puis réflexion faite, cela lui évoque trop de souvenirs. Sur les conseils de Charlotte Marliani (son mari est Consul d'Espagne) ils se décident pour les îles Baléares et plus précisément pour les cieux cléments de Majorque, ce sera un voyage de famille puisque les deux enfants de George les accompagnent.
Ils voyagent séparément et se retrouvent à Perpignan ? puis se rendent à Port-Vendre où ils embarquent pour Barcelone, et de Barcelone à Palma, où ils arrivent vers le 15 novembre.

Chopin est ébloui par la douceur du climat méditerranéen, par la beauté de la végétation, mais malheureusement le temps devient vite mauvais et Chopin tombe malade. Les habitants apprennent la maladie de Chopin qui est contagieux, ils sont obligés de déménager du petit appartement qu'ils avaient loué en arrivant sur l'île, pour se réfugier sur les hauteurs de Palma, dans une chartreuse désaffectée (la chartreuse de Valdemosa). Tout en vivant dans des conditions précaires, ils réussissent quand même à travailler, lui à ses 24 préludes qu'il avait vendus à Pleyel avant de les avoir composés et elle à Spiridion.
Ce voyage, qui aurait dû être idyllique tourne rapidement au cauchemar et début février ils décident de quitter cette île et de rentrer en France Ils font une halte à Marseille où ils séjournent un mois et demi, puis regagnent Paris.

Frédéric Chopin découvre Nohant le 1er juin 1839 pour la première fois, il est impressionné par ce " Berry " qu'il compare à sa Mazovie natale. Ce sera le premier été passé à Nohant par Chopin, les hivers sont passés à Paris, lors des sept étés passés à Nohant (1839/1846) Chopin composent environ cinquante de ses œuvres.
L'été 1840 est passé à Paris George Sand est occupée par sa première pièce de théâtre Cosima.
A partir de cette date, l'engagement social de George Sand devient politique : Le compagnon du tour de France est écrit après la rencontre avec Agricol Perdiguier (compagnon menuisier, appelé " Avignonnais la vertu " qui lui-même publiera plusieurs ouvrages sur le compagnonnage et les conditions de travail). George Sand écrit : " C'est dans le peuple qu'est l'avenir du monde " Le régime de Louis Philippe devient répressif, elle écrit Horace, qui est un manifeste. Buloz, son éditeur plutôt royaliste, recule. Ils se brouillent.

Afin de publier Horace George Sand fonde en compagnie de Louis Viardot et Pierre Leroux " La Revue Indépendante ", elle devient une sorte de symbole officiel et européen de la lutte des opprimés, des femmes, et aussi du socialisme chrétien.

Ses relations épistolaires avec Guiseppe Mazzini commencent, elle découvre les poètes issus du peuple : notamment Charles Poncy (maçon Toulonnais), avec qui elle entretiendra une relation d'amitié jusqu'à sa mort. Elle lui écrit en 1843 :
" Moi qui suis en apparence dans les rangs de l'aristocratie, je tiens au peuple par le sang autant que par le cœur…je fus faîte demoiselle et héritière, mais je n'oublierai jamais que le sang plébéien coulait dans mes veines ".
L'année suivante, grâce à sa nouvelle amie Pauline Viardot, sœur de La Malibran et cantatrice elle-même, George Sand approfondit sa folie de la musique. Consuelo, qui paraît dans " la Revue Indépendante " est la grande synthèse de l'art, de l'utopie sociale, du fantastique et de l'hymne à l'amour.
Pendant l'été 1843 visite à Nohant de Eugène Delacroix, et de Pauline Viardot.
Eugène Delacroix, fera plusieurs séjours à Nohant, George Sand lui fait aménager un atelier, une dizaine de toiles seront peintes, dont " l'Education de la Vierge ".
1844 : début avec Jeanne des romans dits " rustiques " ou " champêtres ", appellation imparfaite qui recouvre plusieurs romans sociaux (Le Meunier d'Angibault 1845, François le Champi 1847) également des contes modernes (La Mare au Diable 1846, (La Petite Fadette 1849), et enfin : Les Maîtres sonneurs qu'elle écrit en 1853.
En septembre, elle fonde L'Eclaireur de l'Indre, journal républicain.

En 1846, George Sand publie Lucrezia Floriani, qui gêne tous les amis par la transparence sur la relation quasiment maternelle entre Chopin et Sand, qui semble bien, malgré une chasteté forcée, être restée fidèle à Chopin pendant toute leur liaison. Une liaison qui s'émousse, George Sand est lasse de ce compagnon devenu un fardeau, de gros nuages planent au dessus du couple.
Chopin devient de plus en plus difficile à vivre, il devient jaloux, se dispute de plus en plus souvent avec Maurice. En revanche il s'entend plutôt bien avec Solange.

Au quotidien la situation devient insupportable. Le 11 novembre 1846, Frédéric Chopin quitte Nohant, sans savoir qu'il n'y reviendrait jamais.
Solange, épouse le 19 mai 1847 le sculpteur Auguste Clésinger, rapidement de gros problèmes d'argent apparaissent dans la vie du couple dus à leur train de vie, ils réclament de l'argent à George Sand, elle refuse, après une scène dramatique, le couple Clésinger est mis à la porte de Nohant
George Sand écrit à Marie de Rozières :
" Ce couple diabolique est parti hier soir, criblé de dettes, triomphant dans l'impudence, et laissant dans le pays un scandale dont ils ne pourront jamais se relever. Je ne veux jamais les revoir, jamais ils ne remettront les pieds chez moi. Ils ont comblé la mesure. Mon Dieu ! je n'avais rien fait pour mériter un telle fille… "
A partir de cet instant un véritable imbroglio mélodramatique s'installe, Solange colporte des ragots, est jalouse de son frère et d'une cousine adoptée par sa mère. Chopin prendra parti pour Solange, ce qui a pour conséquence la rupture définitive.
Le 28 juillet suivant George Sand écrit à Chopin une longue lettre :
" …Faites ce que votre cœur vous dicte maintenant…
Quant à ma fille…elle aurait mauvaise grâce à dire qu'elle a besoin de l'amour d'une mère qu'elle déteste et calomnie….il vous plaît d'écouter tout cela et peut-être d'y croire. Je n'engagerai pas un combat de cette nature ; il me fait horreur. J'aime mieux vous voir passer à l'ennemi que de me défendre d'une ennemie sortie de mon sein et nourrie de mon lait…
Adieu mon ami, que vous guérissiez vite de tous maux, et je remercierai Dieu de ce bizarre dénouement de neuf années d'amitié exclusive. - Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Il est inutile de jamais revenir sur le reste "

Ils se croiseront une dernière fois le 4 mars 1848 dans le vestibule de chez la comtesse Marliani, où d'ailleurs Chopin apprend à George Sand qu'elle vient d'être grand-mère.
En effet Solange vient de mettre au monde une petite fille, qui malheureusement ne vivra qu'une semaine.

Après l'abdication de Louis Philippe, éclate à Paris l'insurrection de février 1848, alors que George Sand se trouve à Nohant, proclamation de la seconde République et instauration d'un gouvernement provisoire.
Elle rejoint Paris, et ses amis au pouvoir, Louis Blanc, Emmanuel Arago, Armand Barbès, Ledru Rollin, elle accepte d'assurer les éditoriaux du " Bulletin de la République " qui devient l'organe officiel du gouvernement et qui est distribué dans toutes les mairies de France. Elle se mobilise pour faire nommer ses amis à des postes à responsabilités, son fils devient Maire de Nohant.
" Nous nous lançons dans l'inconnu avec la foi et l'espérance "
- Mise en place du suffrage universel
- Abolition de l'esclavage dans les colonies
- Abolition de la peine de mort.
Avec l'assentiment de Ledru-Rollin, elle va se lancer dans un travail de communication en s'adressant à chaque classe de la société par ses lettres au peuple.
" Si la révolution s'appuie sur les riches contre les pauvres, la République n'a pas quinze jours de vie. Si au contraire elle s'appuie sur les pauvres contre l'appétit des riches, les pauvres seront sages, patients, généreux et ils permettront à leurs amis de tout concilier ".

Dans le Bulletin de la République n° 4, elle étendait avec hardiesse la notion de Républicanisme, qui pour elle signifiait égalité.

" Le règne du peuple ", écrivait-elle " s'appelle République "

George Sand fonde en compagnie de Louis Viardot un second journal " La cause du peuple " qui sortira seulement 3 numéros, les 9, 16, et 23 avril.
Elle préconise :
- L'éducation gratuite pour tous
- La bonification des terres pour augmenter les rendements
- La mise en place d'assurances contre les sinistres
- La lutte contre la spéculation
- Elle préconise également que l'état prenne en charge ceux qui ne peuvent pas travailler.

Le 6 avril, Eugénie Niboyet, propose la candidature de George Sand à l'Assemblée Nationale.
" Nous voulons nommer Sand. La première femme appelée à l'assemblée constituante devrait être acceptée par les hommes. Elle s'est faite homme par l'esprit, elle est restée femme par le côté maternel "
George Sand répond sèchement :
" J'espère qu'aucun électeur ne voudra perdre son vote en prenant fantaisie d'écrire mon nom sur son billet ".

" Les femmes doivent-elles un jour participer à la vie politique ? " demandait George Sand. " Oui un jour, je le crois avec vous, mais ce jour est-il proche ? Non, je ne le crois pas, et pour que la condition des femmes soit aussi transformée, il faut que la société soit changée radicalement… "

La question de l'émancipation des femmes et de leur participation à la vie politique est marginale par rapport aux différents groupes que mènent la révolution : peuple et bourgeoisie, Paris et province, révolution et réformisme, place du vote démocratique ; dans le bulletin n° 16, Sand suggère que le peuple aurait le droit d'insurrection pour défendre la République contre la réaction qui s'annonce.


En mai, la manifestation de soutien à la Pologne tourne à l'émeute et à la tentative de coup de d'état, mais qui échoue : s'en suit l'arrestation de Armand Barbès, Blanqui, Pierre Leroux. Louis Blanc, quand à lui, s'exile, George Sand rentre à Nohant craignant d'être arrêtée. Elle continue à participer à " La vraie République "
Intensification des échanges épistolaires avec les révolutionnaires européens : Mazzini, mais aussi Marx et Bakounine.

Le 4 juin, prise du pouvoir par Cavaignac, qui réprime brutalement le peuple de Paris.
Désespoir politique que n'arrangent pas le retour et l'élection avec une majorité écrasante de Louis Napoléon Bonaparte, qui concilie les modérés et la réaction.
La situation financière de George Sand se dégrade, et même " La Petite Fadette " dédiée à Barbès a du mal à se publier. Elle doit soutenir ses amis, ses enfants, les demandeurs divers. Plusieurs deuils s'accumulent : le 24 décembre son demi frère Hippolyte, en mai 1849 Marie Dorval, le 17 octobre 1849 Frédéric Chopin s'éteint place Vendôme à Paris, ses obsèques seront célébrées en l'église de la Madeleine, Pauline Viardot interprètera le Requiem de Mozart, selon ses vœux son corps sera ouvert, son cœur prélevé, sa sœur Ludvika l'emmènera à Varsovie, et sera déposé dans un des piliers de la cathédrale Ste Croix. George Sand n'assistera pas à ses obsèques.

Après l'échec de cette Seconde République, on constate un changement radical chez George Sand, elle se désengage de la scène politique, et en même temps de la vie parisienne.
Elle fonde de ses propres deniers un dernier journal " Le Travailleur de l'Indre "
Elle se consacre à ses amis berrichons, à sa famille, à son domaine, dorénavant elle va mener à Nohant une vie presque monacale.

Ce sera la période des théâtres, George Sand sacrifie deux pièces du rez-de-chaussée de sa maison afin d'y installer le théâtre de marionnettes de son fils et un vrai théâtre avec scène, coulisses, fosse d'orchestre, décors, etc.
Cette période coïncide aussi avec le début de son dernier grand amour, un ami de son fils Alexandre Manceau. Il est graveur, il entre à son service en tant que secrétaire, il deviendra son compagnon, cela durera 15 ans, jusqu'à la mort de Manceaux.
Manceaux prend en charge la vie concrète de la maison, et aussi les distractions, il devient le régisseur du théâtre , le metteur en scène, et aussi comédien, de très nombreuses pièces sont montées à Nohant, et sont jouées devant un public d'amis et de familiers .

George Sand écrit le dimanche 16 septembre 1860 dans son agenda :
" On dîne à 5 h . Arrivée d'un très nombreux public. La salle est comble : les Duvernet, les Souchois, les Moreaux de Neuvy, la mère Garcia et les Dubois Brigitte et sa fille, les 2 Pommeroux - pas de Ludre, pas de Vergne ni de Périgois.
L'homme de campagne commence à 9 h, très bien joué généralement avec un ensemble parfait. Lucien est très convenable et sûr de son rôle. Marie Caillaud de plus en plus étonnante. Marie Lambert charmante, la Margot à croquer, rappelée à la fin du premier acte. Marie Delavaud lui jette un bouquet. Jacques est étonnant d'aplomb et de tranquillité, il joue comme un vieux cabotin. Maurice fait pouffer de rire tout le temps, il à un succès monstre. Manceau joue d'une manière exquise et très touchante. Le décor est charmant, la mise en scène est très jolie et ingénieuse. Grand succès et grand rappel. Tout le monde part enchanté, nous soupons d'une dinde et de quelques bouteilles de Champagne. On se couche à 2 heures.
Ce petit théâtre, occupe alors beaucoup de sa vie, il servira aussi à tester les pièces que George Sand commence à écrire assez régulièrement.

Elle écrit :


Nous menons une vie de cabotins ; Nohant n'est plus Nohant, c'est un théâtre ; mes enfants ne sont plus mes enfants, ce sont des artistes dramatiques ; mon encrier n'est plus une fontaine de romans, c'est une citerne de pièces de théâtre ; je ne suis plus madame Sand, je suis un premier rôle marqué.

François le Champi est adapté au théâtre et est joué à l'Odéon, ce sera un immense succès environ 400 représentations) puis ce sera Claudie au théâtre de la Porte St Martin, et le Mariage de Victorine au Gymnase.
Février 1851, accalmie dans les relations mère/fille, Solange revient à Nohant avec sa deuxième fille, Jeanne Gabrielle ( Nini).

Le coup d'état de Napoléon III le 2 décembre 1851, dont elle est prévenue par Emmanuel Arago, crée une nouvelle inquiétude, car il est accompagné de nouvelles arrestations et exils : Louis Blanc et Emmanuel Arago à Londres, Pierre Leroux en Suisse, Hetzel à Bruxelles comme Victor Hugo, Perdiguier et Raspail sont expulsés. George Sand, écrit à Napoléon pour implorer sa clémence envers les Républicains. Afin d'appuyer ses requêtes elle rencontre à deux reprises Napoléon, ce qui va la compromettre aux yeux des Républicains.
Elle reçoit l'aide amicale du Prince Jérôme Napoléon (cousin de Napoléon III), et obtient des résultats concrets. Le Prince Jérôme (surnommé Plon-plon viendra plusieurs fois à Nohant).

En 1853, décès de Michel de Bourges,

Solange et son mari Clésinger se séparent et se disputent la garde de leur fille Jeanne-Gabrielle surnommée " Nini " .Elle est le plus souvent à Nohant, et c'est pour cette grand-mère qui l'adore un très bon temps : les journées se régularisent, les amis viennent, elle écrit et fait jouer dix pièces de théâtre.
Grande récapitulation des œuvres de George Sand chez Hetzel.
Elle publie un chef d'œuvre dédié à la musique populaire du Berry et du Bourbonnais " Les Maîtres sonneurs "

1854 : George Sand a 50ans ;
Après des péripéties mélodramatiques, Nini est confiée à sa grand-mère par le tribunal, mais son père la reprend de force et l'enfant faute de soins, meurt de la scarlatine. George Sand et Manceaux sont profondément affectés par cette disparition.
" Histoire de ma vie " autobiographie commencée en 1847 est publié.
Au théâtre du Gymnase, on joue " Flaminio "

Afin de changer les idées de sa compagne,affligée par la perte de Nini, Manceau organise un voyage en Italie, Maurice, naturellement part avec eux.
Si la visite des chefs-d'œuvre les éblouit, c'est aussi en direct une prise de conscience des difficultés politiques italiennes.

En 1857, rencontre de Gustave Flaubert dont le premier roman, " Madame Bovary " vient d'être traîné devant les tribunaux, et fait un grand succès.
George Sand publie " La Daniella " inspiré de ses souvenirs italiens, et qui fera scandale dans la presse.

C'est aussi à cette époque que Alexandre Manceau achète pour sa compagne une petite maison à Gargilesse sur les bords de la Creuse, qui sera baptisée " Algira " du nom d'un papillon rare capturé par Manceau. Cette petite retraite devient pour Sand et Manceau un havre de paix et de détente, ils se livrent à leurs passe temps favoris, la chasse aux papillons, la recherche de minéraux, et la collecte de végétaux afin d'enrichir les différents herbiers que George Sand confectionnent avec passion. Plusieurs romans seront ébauchés à Gargilesse, entre 1858 et 1864.

Au printemps 1861, séjour à Tamaris près de Toulon avec Manceau et Maurice.

Ste Beuve suggère à l'Académie, d'attribuer son prix spécial de 20 000 fr à George Sand : 18 voteront contre, (Alfred de Vigny et Prosper Mérimée sont pour) mais finalement on lui préfère Adolphe Thiers. L'empereur offre de ses propres deniers une somme équivalente, que George Sand refuse. L'impératrice affirme qu'on devrait la nommer à l'Académie, les pamphlets des " pour " et des " contres " s'entrecroisent.

En août, relations d'amitié avec Alexandre Dumas Fils, qui vient passer plusieurs jours à Nohant, (il l'appelle maman), il lui donne des conseils pour ses adaptations théâtrales.

En avril 1862 a lieu le mariage de Maurice avec Lina Calamatta, George Sand va adorer sa belle-fille. Elle devient grand-mère d'un petit Marc-Antoine, qui malheureusement décède l'année suivante.

Alexandre Dumas et Théophile Gautier séjournent à Nohant.

George Sand devient de plus en plus anticléricale, et manifeste son opposition au régime impérial, à Paris on joue " Mlle La Quintinie " pièce très anticléricale, George Sand retrouve un certain prestige aux yeux des Républicains.

En 1864 George Sand a 60 ans ; à Nohant, l'atmosphère devient pesante, Maurice et Manceau se disputent de plus en plus souvent, Maurice veut affirmer sa position de mâle dominant, il somme sa mère de choisir entre Manceau et lui.

George et Manceau décident de s'en aller, ils partent d'abord à Paris, afin de surveiller certaines répétitions théâtrales.

Le 28 février 1864, la première de l'adaptation du Marquis de Villemer à l'Odéon fait un énorme succès (anti-jésuite), Flaubert y pleure d'émotion.
En juin George Sand et Manceau, trouvent une petite maison à Palaiseau.
Vers l'automne Manceau commence à se ressentir de tuberculose, la maladie s'aggrave. Pendant l'hiver, ils écrivent un roman ensemble : Le Bonheur.
Manceau s'éteint après une longue et douloureuse agonie le 21 août 1865.

Il laisse Gargilesse, et ses outils de graveur à Maurice. George reste quelques temps à Palaiseau et à Paris afin de régler certains détails.
Ce sera aussi le temps des dîners bimensuels de chez " Magny " ou George Sand est la seule femme admise auprès de Sainte-Beuve, les Goncourt, Théophile Gautier, Gustave Flaubert et bien d'autres.

Les échanges épistolaires avec Gustave Flaubert deviennent intenses, il l'appelle " Chère maître " elle lui rendra visite en Normandie, elle lui enverra les deux portraits qu'il demande ainsi que les 75 volumes de ses œuvres.
Leur correspondance très suivie porte sur l'écriture et ses angoisses (surtout pour lui). Ils auront d'immenses divergences de vues sur le lien entre l'œuvre et l'artiste.

Durant l'hiver 1866 George Sand est malade, sa belle fille Lina, la persuade de revenir à Nohant.
Elle a 62 ans, elle va quitter de moins en moins Nohant, elle s'installe dans une petite chambre qu'elle fait tapisser en bleu.
Gustave Flaubert lui rend visite.
George Sand devient grand-mère, sa belle fille Lina met au monde Aurore, et deux ans plus tard Gabrielle, elles sont surnommées Lolo et Titine, elle devient une grand-mère attentionnée, elle les apprendra à lire et à écrire.
En décembre 1869, on joue Cadio au théâtre de la Porte St Martin, et La petite Fadette à l'opéra comique.
En 1870, dans l'Autre, sa dernière pièce, une jeune actrice débute : Sarah Bernhardt. C'est un succès, mais le cœur n'y est pas, George Sand est désenchantée des mouvements révolutionnaires, et est hostile à la guerre, à laquelle elle ne voit pas de chance de victoire : elle écrira " un sot et odieux besoin d'essayer les fusils ".
George Sand s'affirme républicaine, elle envoie de l'argent à l'Internationale, mais n'arrive pas à se réjouir de la proclamation de la République. Retour des exilés avec qui elle ne reprend pas contact.
Mort de son mari Casimir Dudevant.
Elle suit de loin l'aventure de la République, puis condamnera la Commune et la répression Versaillaise.
Elle écrit le 21 octobre 1871 :
" je hais le sang répandu et je ne veux plus de cette thèse (faisons le mal pour amener le bien, tuons pour créer) "


George Sand écrit " Le journal d'un voyageur pendant la guerre ".
Ses dernières années seront celles de la sagesse, en juillet 1872, elle reçoit ses vieux amis, Flaubert pour la seconde fois , Tourgenieff et aussi sa fifille, Pauline Viardot, avec laquelle elles font un énorme travail de collectage de musiques populaires du Berry.
Elle consacre un ouvrage à ses petites filles " Les contes d'une grand-mère ".
George Sand continue à travailler, mais de plus en plus au ralenti, elle s'épaissit, est de plus en plus malade, elle est désormais " La bonne dame de Nohant ", sa réputation est mondiale.

Depuis fin mai 1876 George Sand est alitée, son dernier roman " Albine Fiori " ne sera jamais terminé, plusieurs médecins parisiens seront appelés à son chevet, après une phase de souffrances affreuses, elle s'éteint au matin du 8 juin vers 9 h ½ .
Sa fille Solange avec qui elle a très souvent été en conflit impose des obsèques religieuses, l'Archevêque de Bourges accepte malgré la personnalité notoire de la défunte.
Les paysans de Nohant portent le cercueil couvert de fleurs. Ce 10 juin, il fait un temps épouvantable.
Ses amis sont là :

Gustave Flaubert effondré de chagrin, qui écrira " il faut l'avoir connue comme je l'ai connue, pour savoir ce qu'il y avait de féminin dans ce grand homme "sont là également Ernest Renan, Alexandre Dumas fils, Emile Zola, Calmann-Lévy, le Prince Jerôme Napoléon, après une courte cérémonie, son corps est inhumé dans le cimetière familial, avant de recouvrir le cercueil de terre un message de Victor Hugo sera lu :
" je pleure une morte, et je salue une immortelle.
Je l'ai aimée, je l'ai admirée, je l'ai vénérée ; aujourd'hui dans l'auguste sérénité de la mort je la contemple".